Nestor Makhno et la Makhnovchtchina

Nestor Makhno et la Makhnovchtchina

Prise de contact avec les camarades

Premiers essais d’organisation

d’une action révolutionnaire

Dès mon retour, je rencontrai d’anciens camarades du groupe. Ils m’apprirent qu’un grand nombre manquaient à l’appel. Ceux qui vinrent me trouver furent André Séméniouta, le frère d’Alexandre et de Procope, Moïse Kalinitchenko, Philippe Krate, Sava Makhno, les frères Procope et Grégoire Charovsky, Léon Schneider, Pavel Sokrouta, Isidore Liouty, Alexis Martchenko et Pavel Korostélev. Quelques jeunes, adhérents depuis deux ou trois ans, se joignirent à eux. Je ne les connaissais pas, mais ils étaient actifs : ils étudiaient les ouvrages anarchistes et faisaient de la propagande parmi les paysans, en imprimant clandestinement des proclamations. Et combien de paysans et ouvriers, proches des idées libertaires, vinrent me voir également ! Je ne saurais les énumérer, tant ils étaient nombreux. Je ne pouvais, il est vrai, les inclure dans les plans que je faisais pour notre groupe. N’importe, j’avais devant moi mes amis paysans, ces anarchistes ignorés, vaillants lutteurs, ne sachant ni mentir ni tromper. C’étaient de vraies natures paysannes : ils étaient difficiles à convaincre, mais une fois qu’ils avaient saisi l’idée et l’avaient vérifiée par leur propre raisonnement, ils exaltaient ce nouvel idéal partout et à toute occasion.

En vérité, voyant devant moi ces amis, je tressaillis de joie, je ressentis une émotion si vive que je projetai de mener, dès le lendemain, une propagande active à travers la région pour disperser la milice, chasser le comité communali, et empêcher que s’en reforme un nouveau. Je décidai de passer sans tarder à l’action anarchiste.

***

Vers le matin du 25 mars, lorsque tous les paysans et paysannes venus la veille au soir à la rencontre du ressuscité d’entre les morts, comme ils disaient, nous eurent quittés, les membres du groupe improvisèrent une réunion. À la vérité, je m’y montrai moins ardent : mon exposé n’accorda pas à ces projets la place qu’ils méritaient.

Les camarades furent surpris de m’entendre insister sur la nécessité où nous étions d’étudier de plus près l’état actuel du mouvement anarchiste en Russie. Il souffrait du morcellement dont il s’était accommodé avant la révolution.

« Faute de cohésion, notre tactique se condamne à l’impuissance, dis-je. Elle est incapable de coordonner les forces des travailleurs avec l’élan des grandes masses révolutionnaires, à l’heure où la révolution accomplit sa phase destructrice. Dans ces conditions, les anarchistes n’auront d’autre choix que de se retrancher dans la propagande sectaire, loin des événements, ou de les suivre à la traîne, cantonnés dans des tâches accessoires au profit de nos adversaires politiques. Si nous voulons supprimer les institutions gouvernementales, annuler dans notre région tout droit de propriété privée sur les terres, les fabriques, les usines et autres entreprises, nous devons, tout en tenant compte du mouvement anarchiste dans les villes, nous rapprocher des masses paysannes pour nous assurer de la constance de leur enthousiasme révolutionnaire et pour leur faire sentir que nous sommes avec elles, voués sans retour aux idées que nous leur exposons dans les meetings et les assemblées.

– C’est là, camarades, une de ces questions de tactique que nous serons appelés à étudier dans un avenir proche. Nous aurons à l’approfondir dans tous ses détails, car de sa solution dépendra la nature de notre action.

– Ce point est d’autant plus important pour nous que notre groupe est le seul qui soit demeuré, pendant onze ans, en contact avec la paysannerie. À ma connaissance, il n’en existe plus dans le voisinage. Les groupes anarchistes d’Alexandrovsk et d’Ekaterinoslav ne comptent que peu de survivants, sans qu’on sache au juste où ils se trouvent à l’heure où je vous parle ; les uns seraient à Moscou et on ignore quand ils reviendront, d’autres auraient émigré en Suisse, en France ou en Amérique. Nous ne pouvons donc compter que sur nous-mêmes.

– Si peu étendues que soient nos connaissances de la doctrine anarchiste, il nous faut établir un plan de l’action à mener dans les milieux paysans de Gouliaï-Polié et de la région. Nous devons, sans tarder, commencer à organiser l’union des paysans et mettre à sa tête l’un de nos membres. Par là, nous empêcherons les éléments hostiles à notre idéal politique de s’y implanter. De plus, nous tiendrons l’union constamment informée du cours des événements et parviendrons ainsi à une entente complète entre elle et notre groupe.

– Les paysans pourront alors aborder la réforme agraire et déclarer la terre propriété collective, sans attendre que le gouvernement s’empare d’un problème qui est d’abord le leur. »

***

Les camarades se réjouirent à ces derniers mots, mais ils n’approuvaient pas mon point de vue. Kalinitchenko le condamna même sévèrement : dans la révolution en cours, notre rôle devait se borner à la propagande des idées anarchistes. Un vaste champ d’action s’ouvrait à nous dans ce domaine ; nous devions en profiter pour faire comprendre aux travailleurs notre idéal, sans chercher à entrer dans leurs organisations.

« Les paysans, disait-il, verront que nous ne cherchons pas à les soumettre à notre influence, mais simplement à leur faire connaître nos idées, nos méthodes et nos moyens d’action, afin qu’ils s’en inspirent pour construire en toute indépendance une vie nouvelle. »

On en resta là, car il était sept heures du matin et je tenais à me rendre, vers dix heures, à l’assemblée des ouvriers et paysans. Le président du comité communal, Proussinsky, devait y donner lecture de la proclamation où le commissaire de district se prononçait sur le changement de régime. Nous décidâmes simplement que mon rapport méritait une discussion et un examen plus détaillés ; quelques camarades s’en retournèrent chez eux, les autres restèrent pour se rendre avec moi à la réunion.

À dix heures du matin, j’étais avec quelques camarades sur la place du Marché, considérant la place, les maisons, les écoles. J’entrai dans l’une d’elles, dont je rencontrai le directeur. Nous parlâmes longuement des programmes de l’enseignement, question que j’ignorais totalement, je l’avoue. J’appris que le catéchisme était obligatoire et que les popes s’acharnaient à maintenir cette disposition avec une partie des parents. J’en fus indigné, ce qui ne m’empêcha pas de m’inscrire quelque temps après à la société des amis de l’enseignement, laquelle subventionnait les écoles. Je me disais qu’en prenant une part active à ses travaux, je contribuerais à saper les bases religieuses de l’enseignement.

Je n’arrivai que vers midi à la réunion, peu après le discours du sous-lieutenant Proussinsky. Le 8e régiment serbe se trouvait alors à Gouliaï-Polié, avec un détachement de mitrailleurs russes : douze mitrailleuses, cent quarante-quatre hommes et quatre officiers. Comme on avait invité certains de ces officiers à rejoindre le comité communal, Proussinsky fut élu président et un autre, le lieutenant Koudinov, chef de la milice. À présent, l’ordre public local dépendait d’eux.

En achevant son discours, le président m’invita à prendre la parole pour appuyer ses conclusions. Mais je m’exprimai sur un autre sujet. Je démontrai aux paysans qu’il n’était pas admissible que le comité communal de notre Gouliaï-Polié révolutionnaire soit présidé par des étrangers à la commune, auxquels on ne pouvait demander aucun compte de leurs actions. Je proposai de désigner rapidement quatre représentants par sotnia pour étudier cette question et bien d’autres. Les instituteurs se rallièrent aussitôt à cet avis, le directeur mit son école à notre disposition. On décida que chaque sotnia élirait ses représentants et le jour de la réunion fut arrêté. C’est ainsi qu’à mon retour du bagne, je repris contact avec la vie publique.

Peu après, je fus invité par les instituteurs à leur réunion privée. Nous fîmes d’abord plus ample connaissance. L’un d’eux était socialiste-révolutionnaire, les autres, une quinzaine en tout, n’appartenaient pour la plupart à aucun parti. Puis on aborda une série de questions concernant l’inaction des instituteurs qui brûlaient pourtant de s’employer et recherchaient la voie à suivre. Nous décidâmes d’agir de concert pour constituer dans l’intérêt du peuple laborieux un nouveau comité à la place de celui-ci, composé d’officiers et de koulaki élus non par l’ensemble des paysans, mais seulement par les plus riches.

Je me rendis ensuite à la réunion de notre groupe où mon rapport, et sa réfutation par le camarade Kalinitchenko furent discutés. Après quoi, on décida d’entreprendre dès le lendemain une propagande méthodique parmi les paysans et les ouvriers des usines et des ateliers, sur deux plans. N’étant pas encore organisés, les ouvriers et paysans ne pouvaient s’appuyer sur une unité territoriale de caractère anarchiste capable de lutter utilement contre le comité communal et, bon gré mal gré, étaient tenus de se regrouper autour de ce dernier. Il était donc urgent de procéder à de nouvelles élections dudit comité. C’était le premier point. Il fallait mener de surcroît une propagande intense en faveur de l’organisation d’une union des paysans et participer nous-mêmes à cette union, pour l’amener à se défier du comité communal acquis au gouvernement de coalition, et à le garder sous contrôle.

« Je vois là, dis-je aux camarades, la négation des droits du gouvernement de coalition et du principe même de ses comités communaux. De plus, si notre action dans cette voie est couronnée de succès, nous amènerons les paysans et les ouvriers à comprendre cette vérité, qu’eux seuls, conscients de leur rôle révolutionnaire, puissent incarner fidèlement l’idée de l’autonomie sans tutelle du gouvernement ou des partis politiques.

– C’est le moment ou jamais, pour nous anarchistes, d’aborder pratiquement, malgré les difficultés et pas mal d’errements peut-être, la solution de bien des questions présentes et à venir dont dépend, d’une façon ou d’une autre, la réalisation de notre idéal.

– Laisser passer cette occasion serait une faute impardonnable pour notre groupe, qui se retrancherait de la masse laborieuse. Et c’est là ce que nous devons craindre le plus, car nous séparer des travailleurs en un pareil moment équivaudrait à disparaître de la lutte révolutionnaire ou pire, à les obliger à abandonner nos idées, auxquelles ils viennent et viendront toujours davantage si nous restons à leurs côtés, si nous marchons avec eux à la lutte et à la mort, ou à la victoire et à la joie ! »

Les camarades dirent en ricanant :

« Ami, tu t’écartes de la tactique anarchiste. Nous aurions aimé entendre la voix de notre mouvement, ainsi que tu nous y invitais toi-même lors de notre première rencontre. »

« C’est exact : nous devons écouter cette voix et nous l’écouterons, si mouvement il y a. Mais je ne le vois pas encore. Et pourtant, je sais qu’il faut nous mettre au travail sans tarder. Je vous ai proposé un plan d’action. Vous l’avez adopté. Que nous reste-t-il à faire, sinon à nous y atteler ? »

Ainsi, des semaines entières s’écoulèrent dans des discussions stériles. Pourtant, chacun de nous avait déjà commencé à travailler de son côté, en accord avec le plan adopté en commun.

***

Organisation de

l’union des paysans de Gouliaï-Polié

Vers le milieu de la semaine, les délégués des paysans se réunirent à l’école pour discuter de l’élection d’un nouveau comité communal. Avec quelques-uns des instituteurs, nous avions préparé un rapport que l’un d’eux, Korpoussenko, devait lire. Ce rapport était bien conçu et rédigé avec soin. Les délégués paysans, après entente avec ceux des ouvriers, présentèrent une motion demandant de nouvelles élections. Répondant au désir des instituteurs Lébédev et Korpoussenko, j’ajoutai quelques mots d’introduction. Les délégués retournèrent vers leurs électeurs pour examiner avec eux la motion et, lorsque ces derniers l’eurent acceptée, on fixa la date du scrutin.

Tandis que les membres de notre groupe commençaient à préparer les paysans à la mise en place de l’union que j’appelais de mes vœux, le camarade Krylov-Martynov arriva au village. Délégué SR du comité régional de l’union des paysans, il projetait d’organiser ici un comité local. Ancien forçat lui-même, Krylov-Martynov s’intéressa à ma vie, vint chez moi et, tout en prenant le thé, nous parlâmes longuement. Il finit par passer la nuit sous mon toit. Entre-temps, j’avais demandé au groupe de convier les paysans à une assemblée qui jetterait les bases de l’union.

Krylov-Martynov était bon orateur. Il fit un tableau séduisant de la lutte prochaine des SR pour la remise aux paysans des terres sans indemnités, lutte qui se mènerait à l’Assemblée constituante dont on attendait la convocation. L’appui des paysans était indispensable. Il les invita donc à se regrouper en une union qui soutiendrait le parti socialiste-révolutionnaire.

Ce discours nous servit de prétexte, à moi et à plusieurs autres membres de notre groupe, pour exposer notre point de vue. Voici ce que je leur dis :

« Nous, anarchistes, sommes d’accord avec les socialistes-révolutionnaires quant à la nécessité pour les paysans de s’organiser en une union paysanne, mais non pour servir de soutien au parti SR dans sa future lutte oratoire contre les SD et les kadetsii à la Constituante, si jamais elle est convoquée !

– Du point de vue des anarchistes révolutionnaires, une union de ce type devrait permettre aux paysans d’investir leurs forces vives dans la révolution. Ils contribueront ainsi à repousser ses bornes, à lui creuser un lit plus profond pour que, se développant en liberté, elle prenne le maximum d’ampleur et atteigne ses buts ! – Ceux-ci n’ont pas changé : contre le travail servile et la soumission de l’intelligence au capital et au brigandage d’État, pour que le prolétariat des villes et des villages puisse se passer dans son existence et dans son combat pour la liberté de toute tutelle des partis politiques, sans dépendre en rien des discussions qui agiteront la Constituante à venir.

– Les paysans et les ouvriers ne doivent plus s’occuper d’elle, sinon pour l’ajouter au nombre de leurs ennemis. Attendre de ce côté-là la liberté et le bonheur des travailleurs, ce serait un crime contre la révolution.

– L’Assemblée constituante est un jeu de hasard pour tous les partis politiques. Demandez donc à ceux qui fréquentent ce genre de repaire si personne n’en est jamais sorti sans avoir été dupe. Jamais ! Personne ! Les travailleurs, les paysans et les ouvriers qui y enverraient des représentants seraient bernés, eux aussi !

– Actuellement, ils ont mieux à faire que de songer à l’Assemblée constituante, ou à s’organiser pour soutenir les partis politiques, SR compris. Ils doivent se préparer au retour de toutes les terres, fabriques et usines à la communauté et, sur cette base, construire une vie nouvelle.

– L’union des paysans de Gouliaï-Polié, dont nous posons ici les fondements, aura à travailler dans ce sens[…] »

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